L’enlèvement est d’abord tenu secret. Seule la police est au courant. On attend que les kidnappeurs se manifestent. Rien. Les jours passent inexorablement, puis le ministre de l’Intérieur vient rendre visite aux Saluces. Ce n’est pas normal. Soit il s’agit d’une vengeance, les commanditaires potentiels ne manquent pas, soit il y a eu un accident. Dans les deux cas, le bébé est mort et les ravisseurs ne donneront plus signe de vie. La deuxième solution est la plus vraisemblable vu que l’enfant n’avait pas un mois. Gauthier note l’imparfait.
La nouvelle, dès lors, devient internationale et, du monde entier, affluent condoléances et amitiés. Dans la rue, le regard des gens, de respectueux pour certains, d’envieux pour d’autres, s’est mué en pitié. Les copains sont tous là pour, quelque temps, atténuer par leur présence la douleur du couple. Seuls, Matthew et Abigaïl ne sont pas venus. Ce sont eux qui ont accueilli l’enfant et, quitte à être critiqués, ils ne veulent pas jouer la comédie. Mais il y a tant de monde que leur absence passe inaperçue, que Griselda ne le note pas, ne fait pas le rapprochement.
Pour Gauthier, ce sont des jours terribles, mais passionnants. Il ne regrette en rien sa décision. Sa femme se montre toujours plus douce, plus obéissante, plus attentive à lui. Quand ils sont seuls, il voit les efforts qu’elle fait pour surmonter sa propre douleur et atténuer la sienne. Jamais elle ne parle de l’enfant, jamais elle n’a le moindre reproche à lui faire. Quelle merveille ! Il aimerait hurler au monde ses mérites, dire à quel point il est fou d’elle et pourquoi.
Oui, Gauthier ne regrette rien. Il y a cependant un détail qu’il a oublié, le petit caillou qui grippe la machine si bien huilée. Est-ce physique ? Est-ce psychologique ? Une séquelle de ce meurtre dont elle est complice ? Toujours est-il que le ventre de Griselda semble désormais stérile. Les années passent, le couple voyage, va voir les amis, reçoit, l’Empire croît, les chasses se multiplient, les nuits sont aussi torrides qu’aux premiers jours. Quand il peut, Gauthier va rendre visite à Matthew. Il rencontre sa fille qui s’appelle à présent Nelly. Oh, bien sûr, elle ne sait pas qui il est. Elle a les yeux bleus de sa mère. Elle est gaie, malicieuse. Matthew et Abigaïl ont un fils Dylan, du même âge, ils se disent jumeaux !
Comment expliquer à un enfant qui croit avoir été adopté qu’il y a une personne qui se sent responsable d’elle, qui s’occupe d’elle – en aucun cas de Dylan – et qui n’a aucun lien de parenté avec elle ? Matthew lui a présenté Gauthier comme son « protecteur ».
Et le Protecteur vient régulièrement prendre des nouvelles, jouer dès qu’il peut avec elle. C’est une fille merveilleuse, pleine de rires et d’imagination. De plus, comme le Gauthier n’a aucun pouvoir sur elle, sinon celui que confère l’amitié, il est devenu son mentor, son confident.
De retour chez lui, c’est Griselda qu’il admire. La tragédie s’estompe et son épouse a gagné en maturité. Elle est désormais cultivée, gaie, brillante en société, avec cette touche de modestie qui lui vient du fond des âges. Elle a le goût des belles choses et dorénavant conseille les femmes des connaissances. Il se rappelle ce qu’elle était, observe ce qu’elle est devenue. Nul doute qu’il est le Pygmalion, le Henry Higgins de My Fair Lady.
Son cœur s’arrête soudain de battre. Dans ce film, Audrey Hepburn, au début, n’est pas amoureuse, elle veut juste prononcer l’anglais comme les gens de la Haute, juste appartenir à cette société. Et si c’était pour cela qu’elle avait dit oui, si c’était uniquement pour cela qu’elle était si obéissante, qu’elle n’avait pas hésité à commettre l’irréversible. Il essaie de rejeter cette pensée, mais le doute est là ! Il a toujours testé sa soumission, mais pas son affection, pas les raisons pour lesquelles, elle accepte de tout subir.
« Madame, il faut que nous ayons une conversation ».
Griselda a levé la tête, inquiète. Il y a longtemps qu’il n’a plus utilisé ce ton entre eux, surtout quand ils sont seuls dans leur chambre.
« – Vous avez ce soir brillé de mille feux et n’importe qui aurait été fier d’être votre mari.
Mais…
Je n’ai jamais voulu épouser une précieuse. Des gens comme vous, j’en connaissais des milliers, aucune ne m’intéressait. Je crains que vous ayez oublié celle que j’ai aimée.
– Mon trésor, je ne faisais cela que pour vous plaire, pour que vous n’ayez point honte devant vos amis. S’il ne tenait qu’à moi, qu’à nous, le vêtement le plus grossier me suffirait et je suis sûre que, même accoutrée ainsi, vous me chéririez. Quant à l’esprit, vous savez ce qu’il en est et chacun le sait comme vous. Vous êtes mon maître et je suis votre élève. Si je suis contente d’une répartie, c’est parce que chacun apprécie alors l’enseignant que vous êtes !
– Tu as raison, Griselda. En société, il faut se comporter comme en société. Mais comment ne pas penser que tu y prends goût ? Comment ne pas douter de toi quand on voit tes belles robes et tous tes bijoux ?
– Mes bijoux ? Je peux m’en passer. Personne ne sera choqué. Je ne les portais que pour exhiber vos richesses et faire de nos connaissances des jaloux, car il vaut mieux faire envie que pitié. Mais nous pouvons le leur monter autrement, par un accueil encore plus somptueux par exemple ».
Gauthier tend la main et Griselda s’exécute. Elle livre sa quincaillerie sans s’émouvoir et même avec une certaine joie, tant elle espère avoir calmé ainsi les justes inquiétudes de son époux. Il n’en est rien.
« – Il faut que nous sachions si le beau monde vous manque ! Nous devions partir pour un séjour en Inde. Vous allez rester à la maison. Dans la petite pièce attenante à notre chambre à coucher. J’y ai fait installer un vieux lit, un micro-ondes et quelques conserves. Il y a un seau, vous l’utiliserez pour vous soulager. Pendant mon absence, il n’y aura personne chez nous, hormis vous. La demeure est protégée avec des capteurs de mouvements placés un peu partout. Je vous interdis de quitter cette pièce, vous risqueriez de déclencher l’alarme. Quand je reviendrai, nous verrons si nous poursuivons cette retraite ou pas. Mais, après avoir appris à être une dame, il vous faut désormais réapprendre à être une femme ».
Griselda, comprenant qu’elle n’a pas son mot à dire, baisse la tête, penaude. Elle se sent coupable d’avoir oublié son état. Elle ne prend plus aussi régulièrement qu’avant des nouvelles de son père. Elle est si sollicitée. La pièce, ou devrais-je dire la cellule tant elle est minuscule, a une petite ouverture donnant sur le jardin. Une pile de carton de pizza est posée sur le bureau. À travers l’alimentation également, elle va apprendre la modestie. Il y a bien son smartphone, mais elle ne peut aller sur Internet et elle ne peut appeler qu’une seule personne, son cher et tendre. Elle se couche. Il n’y a rien à faire. Il faudra tenir cinq jours. Elle pourra méditer sur son comportement passé et à venir. Thème : comment rendre son mari fier d’elle sans briller quand on est en société ?
Le temps s’écoule, lentement, très lentement. Elle n’a rien à faire. La diète touche aussi les livres, la musique, la culture, la télévision. Dans le peu d’espace dont elle dispose, elle fait de la gymnastique, court une heure sans avancer d’un pas, essaie de respirer. De temps en temps, elle ouvre la porte de sa chambre, mais il lui faut alors fermer la fenêtre, car cela fait appel d’air et elle craint qu’une porte, en claquant, ne déclenche l’alarme. Comme elle ne peut lire, elle se raconte des histoires, pense, etc. Gauthier lui téléphone régulièrement, presque chaque soir. Elle est heureuse d’entendre sa voix, de parler de ses désirs.
« – Tu vois, dit-il, il y a longtemps que tu ne m’avais à ce point désiré ».
C’est vrai, elle le reconnaît. Cet isolement lui fait du bien, ravive son attachement. Elle revient à l’essentiel, elle s’en était éloignée. En voulant séduire l’entourage de son mari, elle avait négligé son mari.
Bon, tout n’est pas rose dans sa situation. Vivre en ermite d’accord ; mais se nourrir quotidiennement de cette saleté italienne ? mais le seau qui commence à puer ? mais cet unique vêtement – elle n’envisage pas de rester nue – qui sent au bout de trois jours ? Quand elle renifle sa chemise avant de l’enfiler, Gauthier sourit ; quand elle fait la grimace en ouvrant le carton de la pizza du jour, il rit à gros éclats. Une caméra-espion bien cachée suit sa femme à longueur de temps. Une IA réagit dès qu’elle parle, enregistre, analyse ce qu’elle dit et fait un rapport. À Gauthier de réécouter ce qu’il juge bon.
Il a hâte de rentrer, de la retrouver, de la baiser, moins de lui redonner sa dignité, car, dans cette fille recluse, il a redécouvert la Griselda, pauvre et vertueuse, la petite ouvrière qui aidait son père. Quand, enfin, il pénètre dans la cellule, il est frappé par les effluves qui empestent la chambre – il faudrait pense-t-il explorer ce créneau : un capteur d’odeur – et qui, loin de le rebuter, l’enivrent. Elle, passée la surprise – elle n’avait plus aucune idée du temps, les pizzas pouvant lui faire plus d’un repas –, se jette dans ses bras. Mais lui, sans un mot la retourne, l’oblige à se pencher, à s’appuyer contre le mur, soulève sa robe et la prend ainsi sans ménagement. Il en avait tant rêvé ! Elle aussi.
Quand tout est consommé, il lui dit que sa pénitence n’est pas finie et sort de la pièce en refermant la porte, mais pas à clé. Griselda patientera encore quelques jours. Gauthier est désormais convaincu que, seul, l’amour la guide, la soumet ; il veut juste profiter un peu de ce bonheur de l’avoir là, près de sa chambre, attendant qu’il veille la rejoindre sans aucune distraction, sans aucune autre pensée que l’attente.
Bien sûr, la vie de Griselda s’est sensiblement améliorée. Adieu les pizzas, Gauthier se fait servir dans sa chambre et il partage le repas. Il vide chaque matin le pot et l’odeur a disparu. Elle change de vêtement chaque jour, mais pas de douche… Elle n’a toujours pas le droit de franchir le seuil de sa cellule. C’est le seul point négatif de sa nouvelle condition. Elle serait bien allée faire une tête dans la rivière, mais elle est recluse. À part cela, ce n’est pour elle que du bonheur et les conversations mondaines ne lui manquent pas du tout, mais alors pas du tout.
Tous ces doutes, ces tests, ces expériences permettent à notre couple de traverser le temps. Le temps, justement. Gauthier se dit un matin que l’heure du triomphe de Griselda est arrivée.
