Pendant quelques mois, Gauthier oublie cette humeur chagrine qui le contraint à craindre le pire d’une femme, de sa femme. Il s’adonne à la joie d’aimer et d’être aimé, multiplie les gestes de prévenance à l’égard de Griselda. Alors, comme le fœtus, la jeune épouse s’épanouit. Jamais ne lui vient à l’esprit que si son mari se comporte ainsi, c’est parce qu’il pense qu’une femme enceinte est prisonnière de son bébé, qu’elle ne peut le trahir, le quitter, imposer sa volonté, qu’une femme enceinte, tel un forçat, porte en son ventre un boulet.
Quand l’enfant paraît, c’est le bonheur le plus total. Même si c’est une fille et que, dans le monde où nous vivons, elle aura plus de mal à faire son trou, Gauthier ne se lasse pas de la prendre dans ses bras, reléguant au second plan ses affaires, affaires qui d’ailleurs continuent à tourner, emportées dans une spirale florissante. Quant à Griselda, on ne vit jamais mère plus attentive. Elle se comporte avec son enfant comme avec son mari, prévenante, réagissant au moindre cri, etc.
Dans la famille Saluces, on évitait de donner le sein, car cela déforme la poitrine des dames. Griselda s’indigne :
« Ah ! dit-elle, comment m’exempter de l’emploi
Que ses cris demandent de moi
Sans une ingratitude extrême ? […]
Pourrais-je bien vouloir de mon enfant que j’aime
N’être la Mère qu’à demi ? »
Gauthier la soutient. Il en est même ému. Cette femme issue du peuple montre à son milieu ce qu’est la Nature. Quelle gifle pour tous ces êtres hautains qui méprise leur animalité ! Et puis, si vous saviez mesdames, à quel point une goutte de lait perlant d’un téton excite l’homme. Le sexe entre les deux amants, un temps interrompu, a repris avec plus de fougue si cela est possible.
Le nom de l’enfant ?
Ah quoi bon ! La gamine va bientôt disparaître et les parents, pour ne plus souffrir, ne l’évoqueront plus, ne prononceront plus son nom.
En effet, une pensée épouvantable va naître chez Gauthier.
Ce soir-là, pour quelques instants encore, Gauthier est le plus heureux des hommes. Après une tétée et une séance de jambes en l’air, Griselda dort, épuisée. Abandonnant sa femme, il est descendu au salon prendre un dernier verre non sans s’arrêter avant devant le lit de sa fille pour déposer un doux baiser sans la réveiller. Elle sent bon, si bon. L’alcool est plus âgé qu’eux trois réunis.
Il boit une gorgée, confortablement installé dans un fauteuil dans la pénombre. Jusqu’à présent, il prenait plaisir à voyager, même si c’était pour régler des affaires, et n’hésitait pas à s’attarder. Maintenant, il se hâte de rentrer pour embrasser son enfant. Il songe à Griselda, à ce bonheur de donner le sein, à sa revendication « je ne veux pas être mère à demi ». Ce jour-là, il avait pris son parti, car une femme doit allaiter son bébé. Mais quelle aurait été sa réaction s’il lui avait demandé de ne pas le faire ?
L’idée que son épouse puisse lui dire non lui est insupportable, l’idée qu’elle dise oui à cela est contraire à la raison. Tempête dans un cerveau. Là est un vrai cas de conscience. Va-t-elle se soumettre à son instinct maternel ou à l’amour de sa vie ? Gauthier fait la grimace. Il a attendu trop longtemps. Demain, s’il le lui demande, elle obéira. C’est un peu tôt, mais ce n’est plus absurde. Elle aura de la peine, mais elle dira oui. À quoi bon lui imposer une épreuve, la faire souffrir quand on sait sa réaction ?
Non, le vrai challenge, c’est de la séparer de son enfant. Là, elle peut dire oui, elle peut dire non.
Une part de lui proteste de l’amour absolu de Griselda, de son obéissance ; une autre susurre que, si elle accepte, ce serait monstrueux. Lui-même, quelle serait son attitude ?
Il savoure lentement la dernière gorgée. Je ne peux le dire, car je sais qu’il ne s’agit que d’un test, je sais que, lorsqu’elle l’aura réussi – et elle le réussira – alors je lui rendrai sa fille, nous en rirons et, plus jamais, je ne lui ferai subir d’épreuve.
Maintenant que sa décision est prise, il se ressert un autre verre. Pour demander à Griselda d’abandonner son enfant, il faut de bonnes raisons, sinon la finaude découvrira vite le pot aux roses et dira oui d’un cœur léger.
Du jour au lendemain, il lui montre un visage troublé. Son humeur se fait chagrine. Pire, il la houspille quand elle prend trop soin de leur fille, s’agace pour un rien. Surtout, il est désespéré. Griselda le ressent, se sent perdue. Elle essaie de savoir et, un soir, il cède. Ils ont une longue conversation.
« – Griselda, ma mie, je vais être franc avec toi. Au début, j’étais tout à la joie d’être père. Mais en tant que chef d’un empire, j’ai des responsabilités. Je dois me débrouiller pour qu’un seul de mes enfants hérite. Certes, les autres recevront leur part – ils auront largement de quoi vivre, de quoi bâtir à leur tour – mais ils n’auront que leur part de la succession. Notre entreprise n’est pas nationale et plus qu’internationale, je dirais qu’elle est supranationale et il faut faire avec la mentalité de certains peuples hors du continent européen. J’ai donc consulté des avocats du monde entier et leur verdict est sans appel. Pour que tout se passe bien, c’est l’aîné qui doit hériter et cet aîné doit être un garçon ».
La pauvre Griselda s’est assise. Elle ne sait que dire. Elle ne comprend pas. Il lui explique. Dans de nombreux pays, les filles ne sont pas considérées comme aptes à diriger. Si elles veulent avoir un peu d’autorité, elles doivent se marier et l’exercer à travers leur époux. En réalité, c’est lui le chef. Et ce ne sera pas un Saluces. Ce ne sera peut-être pas un Italien, peut-être même pas un Européen. Que diront nos concitoyens si notre entreprise passait entre des mains étrangères ?
Ses frères, dès lors, appuyés par tous les gouvernements des pays lésés, contesteront l’héritage… Il se tait. Puis il assène l’argument qui parle à une fille d’ouvrier.
« – D’ailleurs, les marchés ont compris la situation et le cours de mes actions est en baisse. Je perds des milliards et je vais sans doute devoir fermer des usines ici où là. Les moins profitables. »
Griselda n’est pas idiote. Elle sait ce que cela signifie, la fabrique à Saluces est loin d’être la plus rentable que gère son mari… « Mais que pouvons-nous faire ? Notre fille est née ».
La réponse tombe cinglante : « elle doit disparaître ». Il va l’abandonner dans un orphelinat, elle sera officiellement morte.
L’abandonner !
Griselda est blême. Ainsi, les hommes les plus riches, les plus puissants sont donc, en vrai, les plus vulnérables. Gauthier la regarde. Va-t-elle se révolter ? Va-t-elle se plaindre ? En réalité, Griselda cherche les mots pour aider son mari à trancher.
« – Mon amour, fais ce que tu croiras le plus utile. Juge en toute conscience. Je serai contente de tout, car je reconnais qu’en tout, tu as plus de bon sens que moi. – Tu accepterais que je mette notre enfant dans un orphelinat ? – C’est une décision qui se prend à deux. Tu penses que c’est la meilleure solution, alors, moi, ta femme, j’affirme que c’est la meilleure solution ».
Elle se sert contre lui. Elle sent son effroi et ne souhaitant pas le laisser seul face à l’horreur, elle lui murmure « quoi que tu fasses, dis-toi bien que nous l’avons fait à deux. Nous allons la confier à un orphelinat ». Elle s’en veut de ne pouvoir en faire plus, mais elle ignore tout du monde et ne peut justifier, elle, l’injustifiable.
Gauthier est terrifié. La tendresse de sa femme, la douce chaleur qui émane d’elle et vient le caresser le trouble. Entre l’horreur de savoir qu’elle est prête à sacrifier leur fille – sa fille à lui – et l’émerveillement de découvrir à quel point elle l’aime, il oscille et, ne pouvant trancher, des larmes brouillent sa vue. Il quitte la pièce.
Griselda, abandonnée à sa douleur, monte à la chambre de leur enfant. La petite dort, ange innocent.
Ah, comme je voudrais par une longue description, par de multiples considérations philosophiques, historiques, culturelles, etc., prolonger cette minuscule vie ! Hélas, les mots me manquent devant tant de malheurs.
Déjà, on frappe à la porte. La jeune femme ouvre. Un homme entre. Sa mine austère ne laisse entrevoir rien de bon. Griselda le connaît de loin, c’est un de ces hommes de main dévoués que son mari emploie ordinairement dans les cas difficiles, ceux à la limite de la loi. Ce n’est pas un gangster, il n’est pas de la Mafia, mais… « Excusez-moi, Madame, lui dit-il, et ne me reprochez pas ce que je vais faire. J’ai des ordres ». Il cherche ses mots, bredouille « dure nécessité d’obéir », « vous pouvez me comprendre ». Il devient inaudible. Griselda finit par entendre « Je suis chargé de m’occuper de ce bébé et de le… » et c’est elle qui n’écoute plus. Elle a percuté. Sa fille ne partira pas pour un orphelinat. Elle doit disparaître, avait dit Gauthier. Pour le bien de l’Empire.
La jeune mère ne verse pas une seule larme, ne pousse pas un soupir. Prenant l’enfant d’un air tranquille, elle la regarde quelque temps, l’embrasse et la présente à l’homme. « Allez, lui dit-elle, et exécutez bien les ordres de mon mari. Tous les ordres ». Celui-ci part, emportant la précieuse marchandise. Derrière lui, elle ferme la porte, éteint les lumières et, enfin, accepte de pleurer. On parle de la « douleur » de perdre un être cher. Le terme n’est pas faux. Physiquement, vous endurez une torture, vous avez mal à la tête, votre estomac qui se noue, votre poitrine semble vouloir sortir de sa cage, jusqu’à vos muscles des bras, des jambes, des doigts qui se crispent et sont douloureux. Oui, la peine n’est pas que psychique… Pour se soulager, elle crie, elle hurle. Elle aimerait tant que Gauthier soit là, la soutienne. C’est un homme, il est fort, il sait les mots. Elle a tant besoin de lui.
Lui.
Elle songe soudain à ce qu’il doit ressentir, lui. Elle n’a rien vu venir ; depuis des semaines, il lutte pour éviter ce crime, lui. Elle a obéi ; il a pris la décision, lui. Elle a donné sa fille au mafieux ; il lui a donné l’ordre de la… faire disparaître, lui. Toute à sa douleur, elle imagine celle de son mari, dix fois, mille fois supérieure à la sienne. La mère chérissait son enfant, mais que dire du père, quel mot pour qualifier le lien entre Gauthier et sa petite ? Il se croit fort, car il dirige un empire, mais, pour ce qui est de la souffrance, une ouvrière peut en remontrer aux empereurs. Je sais ce qu’endurer veut dire, lui a toujours eu ce qu’il souhaitait. Elle aimerait trouver l’énergie de se lever, d’aller se jeter dans ses bras, de le consoler… Plus tard, pour l’heure, ses jambes refusent de la porter. Elle l’imagine dans le noir comme elle, écrasé de douleur comme elle, ne pouvant se déplacer comme elle pour venir chercher quelque réconfort dans les bras de l’autre.
Il est au salon. Il boit. La seule chose qui ait un sens. Le rapport de son homme de main, l’enfant entre ses mains lui ont prouvé l’obéissance absolue de Griselda. Quand elle avait accepté, sans broncher, que sa fille soit élevée dans un orphelinat, il ne l’avait pas vraiment crue et même, maintenant, il n’y croit toujours pas. Si elle avait dit oui, c’est parce que, au fond d’elle, elle espérait qu’il ne le ferait pas. Alors, il avait décidé de concrétiser la chose pour la faire réagir. Son exécutant devait laisser supposer qu’il venait prendre l’enfant pour l’amener non dans une crèche, mais dans un tombeau.
Et Griselda avait obéi.
Il peut tout arrêter. Monter avec leur gamine et la lui rendre. Lui annoncer qu’il a changé d’avis, qu’il préfère mettre en danger son empire, mais ne pas sacrifier celles (sa fille, mais sa femme aussi) qu’il aime, qu’il se battra comme il l’a toujours fait.
Oui, il peut tout arrêter. De cette soirée, il sortirait, aux yeux de son épouse, grandi, plus adoré que jamais. De cette soirée, elle sort presque divine, elle a fait preuve d’une obéissance que seule une sainte peut avoir pour Dieu. Oui, tout arrêter et loin de cacher cette tragi-comédie, faire savoir au monde entier ce qu’a accepté Griselda. Elle deviendrait une icône.
Il peut tout arrêter. Mais il ne le fera pas.
Par curiosité. Le comportement de son épouse est magnifique, méritant, mais comment ce comportement évoluera-t-il dans le temps ? Abraham avait obéi à son Seigneur, mais, de fait, il n’avait pas sacrifié Isaac puisque Dieu était intervenu. Ainsi, Sarah avait pu continuer à l’aimer. Mais, dans le cas contraire, avec le temps, l’absence d’Isaac, la disparition de toute postérité et la haine de Sarah n’auraient-ils pas eu raison de sa soumission ? Si Dieu l’avait contraint à aller jusqu’au bout, avec le temps, Abraham n’aurait-il pas eu un regret, une pensée de regret ?
Griselda, après avoir accepté, ne lui en voudrait-elle pas ? Il faut qu’il sache.
Il monte se coucher. Le lit est vide, froid et cela le confirme dans son entêtement, dans l’idée qu’un jour, son épouse lui reprochera la perte de l’enfant. Reste une interrogation, quand sa fille pourra-t-elle réapparaître ? La question le tourmente toute la nuit. Quand Griselda entre à son tour dans la chambre, il n’a toujours pas la réponse. « Tu ne dors pas ? lui dit-elle. – Comment pourrais-je dormir ? ». Elle ôte sa chemise et se glisse contre lui. Elle est tout humide. Son corps tout entier semble avoir pleuré. Il la serre contre lui, elle se serre contre lui. Les hommes ne se plaignent pas, se dit-elle, comment font-ils pour ne pas éclater ? Une mère peut consoler un enfant en séchant ses larmes, mais comment faire avec un homme ? Comment absorber sa douleur ? Elle pose ses lèvres sur les siennes. « Je t’aime », murmure-t-elle. Elle le caresse doucement. Sa main se glisse dans son pyjama, constate l’érection. Elle songe qu’ils n’ont plus de bébé, que l’Empire n’a plus d’héritier, que son mari veut un fils. Elle embrasse ce qui va lui permettre de redonner du sens à leur vie. Gauthier la laisse faire. Il est troublé, ému, nullement choqué. Jamais, ils n’ont baisé ainsi, sans passion mais avec compassion, sans désir mais avec amour, sans joie, juste pour juguler leur peine. Et quand ils jouissent, c’est littéralement une petite mort. C’est un moment exceptionnel dans l’histoire du couple. Même s’ils n’en parleront jamais entre eux, ils n’oublieront jamais cet instant où, à défaut de mots, les corps ont su trouver les voies pour se consoler.
Le lendemain, quand il ouvre les yeux, Gauthier se sent étonnamment bien, paisible. Il ne peut plus douter ni de l’amour de sa femme ni de son obéissance et il a une réponse : leur fille réapparaîtra à la naissance de leur garçon, non pas en tant que telle, mais comme enfant adopté pour offrir au bébé la grande sœur disparue. Il mettra Griselda au courant et il imagine déjà sa joie. L’épreuve aura duré neuf mois, c’est largement suffisant.
