Il était une fois, en Lombardie, sur les confins du Piémont, une riche contrée qu’on nomme la terre de Saluces, là où les vallées du Pô et de ses affluents, le Varaita, le Maira, le Grana, se mêlent, dominée par le mont Viso. Son jeune seigneur, Gaultier, célibataire, ne pensait qu’à oiseler, chasser et guerroyer. De tous les marquis de Saluces, c’était sans doute le plus glorieux, le plus noble et le plus puissant…
Arrêtons ici. Modernisons un peu ce récit ! Illustres princes et pauvres paysannes ont disparu de nos paysages. Aux combattants ont succédé des capitaines d’industrie, des loups en costard-cravate, autrement plus dangereux, plus conquérants, plus destructeurs que leurs lointains prédécesseurs. Reprenons …
Il y a une quarantaine d’années, M. Saluces, un richissime homme d’affaires, voulait désespérément que lui naisse un fils. Sa frustration était si grande qu’on ne saurait le dire. Il habitait une petite ville d’Italie au pied du mont Viso et il y fit venir de par le monde pas moins de sept spécialistes de réputation mondiale. Oui, M. Saluces tenait à ce que cette naissance ait lieu à Saluzzo (Saluces en français). Ce n’était pas un hasard s’il portait le même nom que la ville. Un de ses pères l’avait quitté pour aller ailleurs chercher du travail, la France avait besoin de bras, la frontière n’était pas très loin. On franchit à pied une ligne, en pensant bien revenir en arrière dès que possible…
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison
Et puis est retourné, plein « de pognon » et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Joachim du Bellay – Les Regrets (1555)
Parfois, le voyage prenait des générations.
Quand, à cet ancêtre, on lui demanda son patronyme, soit qu’il l’eût oublié, soit qu’il n’en eût jamais, il répondit Saluces du nom du village d’où il venait. Le sans-nom a eu depuis des enfants qui ont eu, eux-mêmes, des enfants, etc. Mais cet homme de rien avait en lui quelque chose. Ce petit rien qui l’avait poussé sur les chemins de l’exil pour essayer d’améliorer sa vie et qu’il a transmis aux générations suivantes. Ouvrier, contremaître, chef d’entreprise, petit patron, industriel, capitaine puis chevalier d’industrie, la famille avait gravi les échelons. Elle avait aussi parcouru le monde : Italie, France, Allemagne, Russie, Chine, Amérique, etc. Et puis, un jour, on se tourne vers ses origines et on s’aperçoit que l’on ne sait rien de ses ancêtres, sinon ce nom, Saluces, qui vous renvoie à l’Italie, plus précisément dans le Piémont.
M. Saluces avait voulu voir ce village que les siens avaient fui, sans le renier puisqu’ils en portaient le patronyme avec fierté. Saluzzo était devenu une petite ville de plus de 16 000 habitants. Le mont Viso qui domine la plaine du Pô donnait à la cité un côté nature qui avait aussitôt séduit l’homme d’affaires, la richesse de son passé avait laissé de beaux monuments, de magnifiques demeures, des lieux historiques qui en faisaient un joyau. La commune périclitait. M. Saluces y investit quelques millions et relança les activités. Il acheta la résidence des marquis de Saluces, ne prit pas le titre, mais souhaita que son enfant vît le jour dans cette cité et qu’il portât le nom du dernier marquis connu : Gauthier.
Enfin, il lui naquit un fils. On fit un beau baptême. La ville fut conviée et il vint des invités du monde entier. Il aurait bien aimé, comme dans les légendes du pays, avoir pour marraine toutes les fées de la région, afin que, chacune d’elles lui faisant un don, son rejeton eût, par ce moyen, toutes les perfections imaginables.
Il n’en eut pas besoin. À moins qu’elles aient répondu à son appel, sans s’imposer devant l’évêque pour ne pas faire scandale – depuis le temps des contes, la religion catholique est devenue si intolérante ! –, toujours est-il que Gauthier eut, outre son immense fortune héritée de ses prédécesseurs, toutes les qualités.
D’abord, dans la droite ligne de ses ancêtres, il était extrêmement intelligent, vif, volontaire. Il fit de brillantes études, puis entra dans les entreprises de son père dont il fut le bras droit, avant de le remplacer – avec l’accord de ce dernier – et d’en fonder d’autres, le XXIe siècle offrait pour les gens avisés des opportunités étonnantes. Ne s’intéressant qu’à l’aspect financier, il pouvait aussi bien investir dans la haute technologie, la recherche pétrolière, le nucléaire ou le bio et les énergies renouvelables. Tout pourvu que cela rapportât… gros ! S’il consentait à gagner moins avec la culture, les journaux, la télévision, c’était surtout parce que c’était un moyen de promouvoir ses autres activités. Pour la ville de Saluces, il fit une exception et, si son cerveau lui conseillait de vendre, de délocaliser, son cœur, les visages reconnaissants de ses employés qu’il côtoyait quand il séjournait à Saluzzo disaient le contraire. Mieux valait avoir moins de profits et garder un chez-soi !
Ce n’est pas tout. Une fée l’avait rendu également aimable et généreux envers ses amis, aussi avait-il une cour brillante et fidèle autour de lui. De plus, une étonnante mémoire lui permettait de retenir des détails personnels sur la plupart de ses collaborateurs et sur tous les habitants de Saluces, ses salariés en particulier. Quelle merveilleuse surprise quand le grand boss que vous croisez par hasard vous demande des nouvelles de votre fils, s’il a réussi son dernier examen, etc. Beaucoup auraient accepté de travailler pour rien, uniquement pour lui. C’était d’ailleurs ce qu’ils faisaient. Disons : pour presque rien.
Bien sûr, tout cela aurait été gâché s’il n’avait pas le physique qui va avec. Avec ses yeux noisette qui scintillent de malice et ses cheveux bruns légèrement ondulés, assombris encore par le soleil, sa barbe pas trop épaisse soigneusement entretenue (il a pour cela un barbier personnel), il incarne l’essence même du charme italien. Son regard perçant et son sourire enjôleur, éclatant, ne laissent personne indifférent.
Vêtu avec élégance, il privilégie les matières nobles et les coupes ajustées qui soulignent sa silhouette athlétique. Son allure décontractée et son sens de l’humour font de lui un homme facile à aborder. C’est un sportif, bien sûr ! Multisport, bien sûr ! Mais il ne prend réellement de plaisir, il ne se détend qu’en chassant.
« Un goût qui me vient de mes ancêtres italiens », affirme-t-il. C’est vrai qu’à Saluces, on pratiquait, on pratique toujours beaucoup la chasse. Mais c’était plutôt réservé à la noblesse, aux marquis de ce pays, pas aux paysans. Ses amis l’écoutent, amusés, heureux de surprendre une faiblesse chez cet homme.
Ils sont trois en particulier. Matthew, l’Américain, un grand costaud, blondasse, très enjoué, qui a fait fortune sur X – ex-twitter, pas les films X – et ses concurrents. L’avantage du financier sur l’industriel, c’est que, dans une guerre commerciale, à tous les coups, on gagne. Lin, le Chinois, tout en longueur, en délicatesse, avec des traits fins et des yeux en amandes, souriant, mais ne riant jamais, spécialisé dans l’import-export (de quoi ? On ne sait pas vraiment et il vaut mieux peut-être pour vous ne pas le savoir). Jabali, l’Africain, le lion né en Europe, solide comme une pierre, qui parle fort, se marre à grand bruit, bouge sans arrêt, qui est à la tête de mines d’or, d’argent, de cuivre, de nickel, d’indium, de silicium, de gallium, bref de tout ce que la terre d’Afrique contient.
Avec Gauthier, qui n’a rien à leur envier, ils ont chassé tous les animaux possibles, lions, éléphants, jaguars, tigres, etc., sur tous les continents possibles. Sans oublier sangliers et cervidés dans la région de Saluces.
C’est toujours un grand moment lorsqu’il les invite, quand il leur fait visiter SA ville, privatisant musées, restaurant, mairie.
Bref, notre homme, « comblé de tous les dons et du corps et de l’âme », avec un « cœur, tendre et généreux », couvert de biens, aimé par ses parents, ses amis, ses collaborateurs, avait tout pour être heureux. Hélas ! Toute qualité porte en elle son défaut. Cet homme, très avisé, trop avisé, voyait
dans le fond de son cœur.
Tout le beau sexe infidèle et trompeur[1].
Tant qu’il était jeune, tout allait bien.
Matthew, Lin, Jabali et lui draguaient les filles, profitaient de celles qui cédaient, se lançaient parfois des challenges et, ma foi, Gauthier pouvait se vanter de les avoir tous réussis. Puis, quand tout était achevé, les comparses se retrouvaient pour dire pis que pendre sur la gent féminine.
« – L’hymen est une affaire où, plus l’homme est prudent, plus il est empêché.
– Comment savoir si tu épouses la bonne personne ? T’appuyer sur le caractère des parents pour imaginer celui des filles ? C’est une sottise ! Je ne suis pas bien sûr de connaître les pères ni de percer le secret des mères. – Et, quand bien même, pourquoi seraient-elles semblables à leurs géniteurs ? »
Mais ce qui faisait le plus réagir les quatre amis, c’était le changement qui advenait lorsqu’une fille se mariait. Cela les sidérait tout simplement. Le garçon restait le même entre avant et après, la fille non ! Et ils pouvaient multiplier les exemples !
« – Observez les bien. Tant qu’elles sont au sein de leurs familles, ce n’est que vertu, bonté, pudeur, sincérité, mais, sitôt la bague au doigt, elles se libèrent. Plus besoin d’être sage, leur destin est fixé. – Regarde Abby, si effacée, si pieuse, qui devient une coquette, qui sans cesse écoute ou caquette, et surtout, sans hésiter, rend cocu son pauvre mari. Je peux en témoigner. – Au moins en profite-t-il ? Mais songe à Philippe qui croyait avoir épousé une douce et tendre et qui se retrouve avec une dévote qui crie, gronde, ne le caresse jamais, mais ouvre ses cuisses, en le lui faisant bien comprendre, que c’est par devoir conjugal. – Si vous vous plaigniez, c’est que vous ne connaissez pas les… (pour ne nous fâcher avec personne, nous ne citerons pas la nationalité, mais vous avez deviné de qui nous parlons). Elles vivent d’un rien, mais, quand elles mettent le grappin sur une fortune, les voici prêtes à tout perdre, argent, bijoux, bagues, meubles de prix, tout ce que vous avez eu tant de mal à gagner. Elles peuvent même vendre leurs habits, voir à se vendre elles-mêmes pour continuer à parier !!! »
Et chacun d’en rajouter, de dénigrer le sexe opposé. C’est Gauthier qui, finalement, prenait la parole pour défendre ce dernier.
« – Mes amis, ce ne sont pas les femmes le problème. Bien au contraire, tous, nous en connaissons de si délicieuses ! Non, le problème, c’est le couple. Dans tout ce que vous décrivez, si un reproche doit être fait aux épouses, c’est de vouloir faire la loi. Or, dans le mariage, on ne peut jamais vivre heureux, car on y commande tous deux ! »
Avec ses parents, Gauthier n’avait pas non plus de difficultés. Il était jeune, il avait un empire à conquérir, à étendre. Il avait une vie sociale active, de nombreuses maîtresses. Bref, il n’y avait pas lieu de le presser, on ne doutait pas que l’une d’entre elles ne finisse par lui mettre le grappin dessus et assure par là la perpétuation de la famille.
Il en allait de même de tous ceux qu’il côtoyait, patrons, associés, employés, syndicalistes, gouvernements. Tous, éblouis par la trajectoire de cet homme exceptionnel, ne songeaient pas encore à ce qu’il adviendrait à sa disparition.
Dix plus tard, ce n’est plus la même affaire.
Tout autour de lui, on s’inquiète. Il a bâti un empire et cet empire a besoin d’un héritier. Pas d’enfants, mais tant de parents ! Des frères et sœurs peuvent s’entendre, l’un d’eux peut prendre l’ascendant sur les autres, mais entre personnes qui vivent sur des continents différents ? Les associés se font insistants, les gouvernements également : le monde a besoin de stabilité. Même les syndicats sont in-quiets d’un risque de dépeçage.
Pour les parents, le drame se dessine. On le presse un peu plus. Trente ans passés, ce n’est pas aussi grave que si c’était une femme, mais quand même… Et puis, en vieillissant, on aimerait bien avoir des petits enfants pour vous rajeunir !
Quant à Matthew, Lin, Jabali, ils sont toujours là, toujours partant pour un safari en Inde, en Afrique, en Amazonie. Ils ont même découvert le plaisir d’une chasse à la baleine. Mais les festins d’après curée ne sont plus ce qu’ils étaient. Désormais, on ne se moque plus de la gent féminine. Les trois comparses sont là, sagement assis près de leurs épouses, Abigaïl, Bao et Efia. Sans doute parce qu’ils ont trahi, peut-être un peu parce qu’ils craignent que leur ami ne les trahisse avec leur compagne, ils se font insistants, tout en restant sur le ton de la plaisanterie. Ils se disent prêts à lui trouver la femme idéale. Ils lui font régulièrement des propositions, etc.
Cependant, celui qui a réussi à convaincre Gauthier qu’il devait se marier, c’est Gauthier lui-même. Connaissant le personnage, ce ne peut être d’ailleurs que lui ! Il a fini par comprendre que son argument « dans le mariage, on ne peut jamais vivre heureux, car on y commande tous deux ! » n’était pas juste et qu’il fallait le modifier en « dans le mariage, on ne peut jamais vivre heureux, QUAND on y commande tous deux ! ».
Eh oui ! Matthew avait abandonné la gestion de sa maison à son épouse. Désormais, il file doux et se venge en se montrant impitoyable envers ses collaborateurs. Lin répète, en riant, le dicton « Homme et femme en extérieur, maître et servante chez soi » sous le regard faussement amusé de Bao. Quant à Jabali et Efia, dont il pressent le divorce, ce sera l’exemple qui illustrera la règle.
Avec le temps, l’envie de se continuer à être au-delà de son existence, le désir de tout un chacun de se reproduire, de former un être à l’image de soi, physiquement, mentalement et moralement, s’impose. Oui, je dois me marier et, pour ne pas être deux à commander, il me faut
Gauthier se met alors en chasse. À sa manière. Avec minutie, méthode et sans regarder à la dépense. Quand il a un nom, il n’hésite pas à faire appel à une agence pour enquêter. Petit à petit, son attitude change. Il ne parle plus de ne pas prendre femme, il demande à chacun d’arrêter de lui faire des propositions, c’est à lui de choisir afin que « je n’aie à me plaindre de personne autre que de moi, si la chose tourne à mal ».
Chercher une jeune beauté
Sans orgueil et sans vanité,
D’une obéissance achevée,
D’une patience éprouvée,
Et qui n’ait point de volonté !
Que peut bien cacher une telle demande ? Les parents font la grimace. Ce qu’ils craignaient est arrivé : une de ses conquêtes a su le conquérir ! Et si leur fils insiste pour qu’on l’accepte sans la connaître, c’est qu’elle ne gagne pas à être connue. Ils auraient tant voulu un beau mariage ! Mais bon. Après tout, Gauthier n’a pas besoin d’une dot.
Bien entendu, parmi ses collaborateurs ou parmi les politiques, on se moque bien du nom de l’heureuse élue. Qu’il l’épouse et qu’elle leur donne cet héritier qui rassurera les marchés et les syndicats !
Quant à ses amis intimes, ils sont surtout dubitatifs. Ils passent en revue les filles qui ont couché récemment avec Gauthier, analyse dans les moindres détails ce qu’ils connaissent de leur liaison, mais ne trouve aucune susceptible d’être la future Madame Saluces. Un soir, parce qu’il a bu plus que de coutume ou parce qu’il veut relancer l’intrigue, Gauthier lâche que, s’il les invite tous dans trois mois à Saluces pour son mariage, la raison en est simple : sa bien-aimée y vit. Cela restreint bigrement les candidates !
Une petite enquête auprès des prétendantes ne leur permet pas de deviner qui, mais met le feu à la ville. Désormais, toutes s’espionnent pour connaître l’heureuse élue. On ne parle que de cela. Les paris sont ouverts et, puisque tout le monde est convié à la fête, tout le monde ira ! Écrans géants pour assister à la cérémonie, tables gigantesques et pistes de danse pour la noce se multiplient sur toutes les places de la cité. Soixante-dix mille invités au bas mot, ce sera pharaonique.
L’entrée à l’église sera soigneusement contrôlée. Une liste des gens autorisés à y être a été négociée. Beaucoup de personnalités italiennes et étrangères ont réduit considérablement le nombre de locaux. Il ne faut pas oublier le maire et ses adjoints qui doivent intervenir avant l’évêque pour célébrer le mariage civil. Gauthier a aussi tenu à la présence de cadres et d’employés, hommes et femmes, de l’usine qu’il possède à Saluces. Il a même insisté pour avoir un représentant des retraités et a choisi Janicole parce que c’est un ancien syndicaliste et que sa fille, Griselda, travaille toujours à la fabrique, au service des emballages.
On ne discute pas les décisions du grand patron, mais quand même. C’est qu’il avait été chiant en son temps, le Janicole, avec ses revendications. De plus, il était communiste et il l’était resté bien après la dissolution du PCI. Un caractère de cochon, doublé d’un meneur d’hommes ! Heureusement, les conditions de travail avaient ruiné sa santé et il était parti en retraite prématurée. Depuis, Griselda doit le prendre en charge après sa journée à l’usine. Ah, Griselda ! Habituée à une nourriture frugale, élevée dès l’enfance dans la plus profonde pauvreté, privée de tout plaisir, elle n’avait nulle idée de luxe, de mollesse…, ni de contestation. Un contrecoup de la discipline du Parti ? Bref, l’ouvrière idéale. Tout le contraire de son père.
Le jour fatidique, tout est prêt. On n’espère plus que la promise. Quatre SUV attendent devant l’église, les intimes de Gauthier et lui-même. Il est d’un charme à couper le souffle, car, si le bonheur embellit, l’approche de celui-ci vous fait rayonner.
« – Allons, mes amis, il est temps d’aller chercher la mariée ».
[1] Les vers, lorsque l’auteur n’est pas cité, sont extraits de Grisélidis, un des contes de la mère L’Oye de Charles Perrault.
