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Le Prince épousa la Bergère et …

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Le Prince épousa la Bergère et …

La dernière épreuve

Matthew et Abigaïl l’ont appelé, il est temps de mettre fin à cette mascarade. À leur invitation, il se rend en Amérique pour rencontrer sa fille. Elle est magnifique, c’est déjà presque une femme.

« – Euh ! lui fait remarquer Matthew, c’est une femme. Elle a quinze ans comme Dylan. D’ailleurs, je t’ai demandé de venir, car (il fallait bien s’en douter) ils veulent se marier. – Se marier ? – Oui, confirme Abigaïl. Ici, on peut le faire dès quatorze ans. – C’est merveilleux ! »

En effet, Gauthier a désormais une bonne raison pour que son enfant réapparaisse. Ses noces ! Et, maintenant que l’on connaît le nom de l’époux, il n’aura aucun mal à con­vaincre Griselda qu’avoir une fille n’est plus un problème, surtout qu’il n’y a pas eu d’autres héritiers !

Il veut, cependant, comme pour son mariage, surprendre tout le monde. Ainsi, Matthew, Abigaïl et les enfants viendront juste quelques jours avant la cérémonie. Lui préparera la noce, invitera l’évêque, s’occupera de la dis­pense pour Nelly, car, en Italie, il faut seize ans et, encore, il y a des tas de démarches à faire…

Griselda est bien sûr restée à Saluces. Elle a toujours de quoi faire quand son époux n’est pas là. Elle ne fait guère attention aux bruits qui courent. De plus, Gauthier lui a dit quelques mots sur ce mariage qu’il compte organiser et elle essaie d’anticiper. Il s’amuse comme un fou, voudrait laisser assez d’indices pour que sa femme découvre le pot aux roses. Il imagine ce que seraient alors ses sentiments entre joie et incrédulité. Il ne parle que de Nelly, des diffi­cultés qu’il rencontre à faire valider cette union en Italie, où les filles ne peuvent le faire qu’à seize ans révolus, et profite pour souligner son âge. Il précise qu’elle n’est pas l’enfant de Matthew.

Il s’y prend si bien que Griselda n’a toujours pas fait le rap­prochement avec sa propre gamine, mais le bruit court dé­sormais que, si la petite Nelly vient en Italie pour se marier, c’est parce qu’elle va le faire avec un Italien. Avec qui ? Finaud, on répond à cette question par une autre question « qui s’occupe des papiers, de la noce, de l’église ? » Même les parents de Gauthier tombent dans le piège. Eux qui n’avaient jamais dit un mot contre leur bru, qui lui recon­naissaient tant de vertus, ne retiennent plus que son infer­tilité. Avec une enfant de quinze ans, ils auront une des­cendance.

Et la rumeur se répand sur la ville de Saluces.

Quand Gauthier arrive en Italie, qu’il retrouve sa famille, ses amis, ses collaborateurs pour une petite fête de bien­venue, tout le monde est enthousiaste. Seule, Griselda est livide. Alors lui vient l’idée d’une ultime épreuve. Il se tourne vers elle.

« – Notre union me plaisait. Peu importe votre naissance. Belle, vous l’êtes, et de cœur et d’esprit. Je reconnais maintenant que toute grande fortune est une grande ser­vitude, et que je ne puis pas me permettre ce qui est permis au dernier des paysans. Madame, il me faut un héritier. Vous avez eu quinze ans pour remplir votre part du contrat. Désormais, il est trop tard. Vous êtes vieille et je ne puis attendre. Une femme est en route et arrivera bientôt. Elle est jeune, elle me donnera ce que vous n’avez su me don­ner. Armez-vous donc de courage, cédez la place à une au­tre, remportez votre dot, et retournez tranquillement dans votre ancienne demeure.

Au mot de dot, Griselda a encore plus blêmi.

– Mon seigneur, j’ai vécu auprès de vous quinze années de bonheur. Oubliant ma basse condition, vous m’avez ouvert vos bras. Vous avez raison. Vous avez droit à un héritier. Je n’ai pu vous le donner. Il est juste que je sois chassée. On dit que c’est la fille de Matthew, je n’ai pas eu la joie de la rencontrer, mais, connaissant son père, je vous rends votre anneau avec confiance, je sais qu’il sera entre de bonnes mains. Ce que je tiens de vous, je ne l’ai jamais considéré comme mon bien propre, mais toujours comme un prêt. Il vous plaît de me le reprendre ; à moi il doit me plaire, il me plaît de vous le rendre. Vous m’ordonnez de partir en em­portant ma dot, croyez-vous que j’ai oublié que vous m’avez prise nue. Nue, donc, je partirai ».

Griselda, alors, se déshabille. Gauthier est bouleversé. Il dé­sirait, il désire toujours la tester, la renvoyer, certes, mais pas l’humilier comme le jour de leur mariage quand il vou­lait savoir, quand il avait besoin de savoir jusqu’où elle était prête à aller. Maintenant, il sait. Tout n’est plus que jeu, en attendant le triomphe de Griselda. Soudain, dans une vi­sion floue, troublée par ses larmes qu’il contient si mal, il s’aperçoit qu’elle va être totalement dévêtue.

« – S’il vous plaît, madame, gardez votre chemise », hurle-t-il.

Griselda, surprise par la véhémence de la voix, s’arrête. Elle ne sent aucune honte de partir aussi nue qu’en arrivant. Mieux, elle en ressent comme une fierté. Nus, nous venons au monde ; nus, nous en repartons. Mais elle a promis, il lui faut obéir à celui qu’elle aime. Alors, muette, elle lui tourne le dos et, passant au milieu des invités époustouflés, elle s’en va. Gauthier pense que sa comédie a assez duré, qu’il doit la rappeler, se jeter à ses genoux, lui dire à quel point il l’adore. Mais le poison coule dans ses veines. Il reluque son épouse de dos, devine à travers la chemise ses formes et, se souvenant du cagibi où il l’a enfermée, il la trouve si belle qu’il ne dit mot. Et puis, il veut savoir. Va-t-elle enfin, une fois rejetée, dire du mal de lui comme tant de femmes le font de leur ex ?

Griselda traverse le palais, traverse le jardin, marche à tra­vers les artères de la ville pour rejoindre son village. Les passants, étonnés, la regardent quitter la cité, mais son port altier les empêche de l’approcher, de lui proposer de l’aide. Visiblement, elle n’en a cure. Puis la nouvelle circule et, bientôt, la foule se divise entre ceux qui la plaignent, ceux qui lâchent qu’il était temps que monsieur Saluces songe à avoir un héritier et ceux qui se réjouissent que cette arriviste, après une quinzaine d’années d’un règne sans partage, jouant de son corps pour satisfaire ses moin­dres désirs, soit ainsi jetée à la rue.

Une voiture surgit. Son père, qu’elle n’a point revu depuis son mariage, en descend. Il dépose sur ses épaules un man­teau pour cacher ce qui doit l’être. Gauthier ne lui a pas encore retiré ses deux assistants, alors, quand il a appris la rupture, il est venu la chercher. Il la serre dans ses bras et, sans mot dire, l’entraîne vers l’auto. Ils s’assoient sur la banquette arrière et prennent le chemin de la maison. De quoi parlent-ils ? Gauthier aimerait bien le savoir. Le vieux ne l’a jamais apprécié. Il faut dire que c’est réciproque. Il doit être en train de sermonner sa fille et elle le défend. Ah, être une petite souris pour assister à cette scène ! Il s’en veut de ne pas avoir mis micro et caméra dans la voiture et dans la chaumière de Janicole. Rien n’est perdu, il va en­voyer des amis du vieux le dénigrer auprès de Griselda et ils enregistreront ses protestations.

En réalité, Gauthier se trompe. Janicole n’a émis aucun re­proche à sa fille. Il a vu la fierté de celle-ci alors qu’elle mar­chait à demi nue sur le trottoir, il a découvert un visage épa­noui quand il l’a prise dans ses bras. Pas celui d’une femme qu’un mari renvoie, mais celui d’une vierge qui vient de faire l’amour avec l’homme qu’elle a choisi. Aimer un être et lui offrir son corps, tout un chacun le fait, mais, savoir se retirer pour qu’il soit heureux, qui donc en est capable ? O peut-être, qui accepta, pour l’amour de René, de chérir, de vénérer Sir Stephen, mais ce n’était qu’un roman[1]. Janicole se tait. Il serre sa fille contre lui. Aucun reproche. L’ap­prouve-t-il ? Certainement pas, il connaît son gendre, c’est un vrai con.

Il faut faire vite. Le mariage de Nelly approche. D’abord, prévenir Matthew du petit changement. Ce n’est plus Dylan son époux – c’est désormais son frère –, mais lui, son protecteur. Ensuite, inviter Griselda à la cérémonie.

Gauthier est tout excité. Il imagine l’église comble. La ma­riée s’avance, timide. Malheureuse ? Certainement. Elle est amoureuse de Dylan. La tristesse de sa fille arrête la ca­méra, mais il reprend. Plus ce sera douloureux pour elle, plus grand sera son bonheur. Quand elle arrivera à sa hau­teur, devant le maire et l’évêque prévenus, il demandera à Griselda de venir les rejoindre et, face à l’assemblée réunie dans la chapelle, il dira tout. Et l’on célèbrera alors et le ma­riage de Nelly avec Dylan et la vertu de sa femme.

D’un geste, il balaie ce scénario. Ce n’est pas ce qu’il veut. Il faut mettre en présence Griselda et sa fille bien avant, il faut, qu’en se parlant, l’une l’autre, elles devinent la vérité sans pouvoir l’affirmer. Elles se ressemblent tant, elles sont si différentes ; Nelly a l’âge qu’aurait eu leur enfant, mais elle est née en Amérique ; etc. Plus elles se connaîtront, plus l’incroyable sera vraisemblable. Alors, il imagine la dernière épreuve de Griselda.

Il l’envoie chercher. Elle accourt.

« Je désire, lui dit-il, que la jeune femme qui arrivera demain ici soit reçue magnifiquement. Je tiens à ce que chacun soit accueilli et placé suivant l’honneur dû à son rang. C’est le rôle d’une épouse d’organiser cela. Malheu­reusement, elle ne l’apprendra qu’avec le temps. J’ai donc besoin de vous quelques jours encore. Soyez ma gou­vernante, je vous paierai en conséquence. Mais ce n’est pas seulement pour cela que je vous ai mandée. Si c’était le cas, une dizaine de personnes auraient pu prendre cette place. Non, je désire un plus. Par mille détails, mille petites atten­tions, faites-lui découvrir toute mon affection pour elle. Ce qui vous a séduite, reproduisez-le ! Vous me connaissez, vous saviez me faire plaisir, dites-lui vos secrets. Pas ceux concernant le lit, bien entendu, car j’aime la naïveté en ce domaine. En un mot, je veux 

Que vous m’aidiez à plaire à l’objet de mes vœux.

Il faut que la Princesse à qui je dois demain 

Dans le Temple donner la main

De vous et de moi soit contente.

Griselda, sans hésiter, se met au travail. Comme par le passé, aux domestiques, elle crie ses ordres, mais, ce jour-là, à leurs côtés, elle balaie, dresse les tables, fait les lits, stimule chacun. Bientôt, tout est prêt et elle a l’honneur d’être à la droite de Gauthier pour accueillir les invités. Invi­tés quelque peu gênés de reconnaître dans la gouvernante mal fagotée celle qui brillait au milieu d’eux, parée des plus charmants bijoux, habillée par les plus grands couturiers. Certains la saluent d’un sourire discret, embarrassé, la plu­part l’évitent. Ne plus la voir. Désormais, la femme de Gauthier, c’est l’autre. Ils n’ont d’yeux que pour elle. Elle est si belle, si jeune.

Griselda, aussi, ne regarde qu’elle. Son visage s’est illuminé en la découvrant et Gauthier a cru qu’elle avait tout deviné. Presque. Griselda est heureuse que son mari ait choisi une princesse qui a les mêmes yeux qu’elle. Il m’aime toujours ! se dit-elle. Elle sourit à Nelly. Mon enfant, je devine, à ton air boudeur, que tu es ici contrainte et forcée, subissant la loi des filles de la haute société, obligées d’épouser qui leur père leur a désigné. Matthew et Gauthier sont amis de longtemps, alors tu n’avais aucune chance d’être offerte à quelqu’un d’autre. Mais tu as mes yeux et, demain, ce sera avec mes yeux que tu verras Gauthier. Tu ne le sais pas encore. J’ai une journée pour t’apprendre quel homme merveilleux c’est et, s’il faut entrer dans ce genre de détail, quel amant prodigieux.

En attendant de se retrouver seule à seule, sans se laisser abattre par sa grande disgrâce, sans rougir de ses vêtements usés, elle reçoit les convives d’un visage riant, avec des paroles d’une grâce ineffable. Elle a disposé l’im­mense palais avec beaucoup d’art. Ceux qui ignorent qu’elle fut autrefois la maîtresse de maison sont sous le charme et extrêmement surpris de rencontrer dans une servante, fût-elle la gouvernante, tant de distinction et de sagesse. Gauthier recueille plusieurs propositions pour qu’il leur cède une telle perle.

Seule, Nelly est de plus en plus mal à l’aise. Son père, cer­tes, lui a dit l’essentiel pour qu’elle accepte de jouer la co­médie, mais pas tout. Impossible en effet d’expliquer à des enfants de quinze qui allaient se marier, des Américains de surcroît, que non, non, non, ce n’est pas finalement à leurs noces qu’ils vont se rendre, mais à celles de Nelly et de son copain à lui, qu’il considère la gamine comme sa fille et donc que Dylan et elle sont quasiment jumeaux comme ils l’ont toujours affirmé jusqu’à ce que les hormones leur troublent l’esprit.

Difficile par ailleurs de leur dire la vérité, tant que Gauthier lui-même ne l’aura pas fait.

Alors, il leur a précisé que c’est bien à leur mariage qu’ils vont, mais qu’officiellement, c’est Gauthier que Nelly est censée épouser. Il leur demande de jouer la comédie. Une bonne farce ! Qui en est le dindon ? Matthew botte en touche. Ils le verront quand le rideau tombera. En prime, il y aura une belle surprise. Les enfants multiplient les inter­rogations, les parents les esquives. Finalement, les adultes haussent le ton, les jeunes cèdent. Avec un argument de poids : quoiqu’il arrive, Nelly sera seule devant l’évêque et elle pourra dire NON.

Puis, épuisés par cette conversation, craignant qu’elle ne revienne sur le tapis à l’approche de l’heure fatidique, Matthew et Abigaïl ont envoyé les petits en avance, eux-mêmes ne seront là qu’à l’église – des obligations de dernières minutes –, mais ils seront là – ils ne vont pas quand même pas rater le mariage de leurs fils ! – et bien là.

Ce n’est qu’arrivée en Italie que Nelly a senti comme un piège qui se referme. Que peut faire Dylan ? Il a à peine quinze ans. Elle a assez vu autour d’elle ses copines coin­cées dans une union non pas forcée – nous n’en sommes plus là –, mais qui arrangeait plus les parents qu’elles. D’ail­leurs, même son mariage avec Dylan ne lui plaît plus du tout. Elle a quinze ans, merde ! S’aimer, sortir ensemble, le caresser, le branler, le sucer, baiser avec, OK, mais pour­quoi aller plus loin. Parce que Dylan est le fils de Matthew, que Gauthier est son « protecteur » et que les deux vieux sont amis et, sans doute, en affaire ?

Un couple marié fait en général plus plaisir aux parents qu’aux mariés !

Néanmoins, en attendant, Nelly, tant que Gauthier ne dira rien, ne vend pas la mèche.

Gauthier ? Elle a essayé de parler avec lui. Lui aurait su ex­pliquer de quoi il retourne. C’est une personne qui a toujours fait attention à elle, en qui elle a confiance, à qui elle a tout conté, un homme plein d’humour, de maturité, de détermination, etc. Elle ne lui connaît que des qualités.

Elle espérait tant que lui trouverait les mots, mais, depuis son arrivée, il l’évite et il est fort pour cela. Une vraie an­guille !

Elle est déçue et inquiète. Elle veut bien croire que leur ma­riage n’aura pas lieu, elle veut bien croire en lui. Elle n’ose imaginer que tout ce temps, il ne songeait qu’à cela ! Non. Cet homme si bon ne peut être ce prédateur. Elle frissonne. Et si ses parents ne venaient pas ? Dans ce pays inconnu, dans cette ville sortie du moyen-âge, devant l’évêque, de­vant le maire, devant tout ce monde qui vénère son pro­tecteur, devant lui, aura-t-elle le courage de dire non au dernier moment ?

Elle se sent désespérément seule. Même la gouvernante, si gentille, si prévenante, la met mal à l’aise. Elle semble en­voutée par son patron et valorise le moindre de ses actes, insinue tant de choses. Pourtant, il y a en elle tant de sincérité, dans sa personnalité tant de force que Nelly vou­drait se jeter dans ses bras et lui demander assistance. En bref, Dylan mineur, ses parents absents, son « protecteur » devenu prédateur, cette femme est la seule adulte sur laquelle elle peut espérer.

Griselda aussi est pensive. Elle a tout fait pour rendre aux deux jeunes leur séjour agréable. Elle a multiplié les gestes vers Nelly, offert des fleurs, des bijoux, montré des robes, et, tombant dans son propre piège, elle s’est mise à aimer la gamine. Elle est triste de la voir si angoissée. Elle voudrait pouvoir papoter avec elle, la rassurer. Mais il y a tant de monde…

En début de soirée, elles sont enfin seules, en tête à tête. Gauthier, qui les observe de loin, sent que la vérité va éclater.

C’est Nelly qui parle en première. L’après-midi a été long et chaque seconde a renforcé son idée que tout cela est un piège, que son mariage factice avec Gauthier aura bien lieu. Elle a quinze ans, elle n’aura pas le courage de dire NON, ou elle ne le dira pas suffisamment fort pour être entendue.

Elle avoue avoir un petit ami (Nelly ne cite pas le nom de Dylan qui est censé être son frère – de son côté, Griselda vérifie par des questions plus ou moins précises qu’elle est toujours vierge. Ouf ! Gauthier était si à cheval sur ce point) tout à fait présentable, mais, même lui, elle n’envisage plus de l’épouser. Griselda approuve. Nelly a raison de rejeter un enfant de son âge. Une femme a besoin de se sentir pro­téger pour s’épanouir, les vingt ans d’écart, ici, loin d’être un problème, sont en réalité un atout. Elle lui jure que Gauthier saura être un mari prévenant, doux, qu’il ne la bousculera en aucun cas. Ce sont des promesses qui n’en­gagent qu’elle, mais elle sait que le plaisir que la petite va découvrir les lui fera oublier.

Au nom de Gauthier, Nelly réagit.

« – Je le connais depuis mon plus jeune âge. Presque tous les ans, il est venu me voir. Il m’apportait toujours un cadeau. Personne n’est aussi gentil, tendre, prévenant que lui. Je le considérais comme mon parrain… Et voilà qu’il veut être mon conjoint ! »

Le cœur de Griselda se serre. Bien sûr, elle n’était au courant de rien, elle ignorait même l’existence de Nelly. Pourquoi Gauthier n’a-t-elle jamais parlé d’elle ? Nelly a quinze ans et il y a quinze ans disparaissait leur fille. Nelly a ses yeux. La vérité lui explose au visage. Durant tout ce temps, il s’est tu… Elle a du mal à terminer ses pensées. Tout se bouscule en elle.

Bien sûr qu’il aime Nelly. Il a reporté sur elle toute l’affec­tion qu’il avait pour leur enfant. Il l’a regardée grandir comme aurait grandi sa fille, il l’a regardée rire comme au­rait ri sa fille… Durant tout ce temps, il ne pouvait pas ne pas aller la voir, il ne pouvait pas ne pas souffrir. Alors qu’elle avait fait son deuil, son mari entretenait sa douleur, la souffrance de cette disparition ; alors qu’elle avait cessé de pleurer, lui, en ayant devant lui le fantôme de son en­fant, continuait à souffrir. Elle comprend maintenant son attitude déboussolée chaque fois qu’il revenait d’Amé­rique. Elle se sent coupable. Mais peut-on l’être de ne pas secourir quelqu’un quand on ne sait pas qu’il se noie ? Avec le temps, la petite fille était devenue une femme et l’affec­tion de Gauthier avait changé de nature.

Griselda, n’oubliant pas sa mission, trouve là un argument de plus en faveur du mariage.

« – Enfant, vous l’aimiez déjà ! Je connais une gamine à qui un prince a dit un jour en riant « si vous étiez plus grande, je vous aurais épousée ». Quelques années plus tard, elle s’est présentée devant lui, qui avait tout oublié, et a mur­muré « j’ai seize ans »[2]. Quand on est gosse, on peut chérir une personne adulte, mais on ne voit en elle qu’un ami, un protecteur. On est bien avec elle, en confiance, et cela ne va pas plus loin. Un jour, on grandit et là, la question se pose en d’autres termes.

Nelly est déconcertée par la remarque de Griselda. Elle aimait Gauthier. L’aime-t-elle encore ? L’aime-t-elle sous cette nouvelle forme ? Malgré cet absurde mariage, elle sent qu’elle peut toujours compter sur lui, que, si elle n’éclate pas, si elle ne crie pas à tous la vérité, c’est parce qu’elle LUI a promis de se taire, de continuer à jouer la co­médie. Oui, j’ai confiance en lui. Pourquoi ? Elle ne le sait pas et cela la trouble. Avec Dylan, elle ne s’abandonne jamais, voilà pourquoi, elle ne veut plus de lui. Alors que la présence de Gauthier dans cette histoire la rassure.

Griselda ne souffle plus mot, elle aussi. Elle a marqué des points, mais elle est inquiète pour le futur couple. La petite a été élevée dans le velours, ne connaît que ses privilèges, pas ses devoirs. Gauthier saura la remettre sur le droit che­min, encore doit-il ne pas la brusquer. Elle a tout pour plaire à ce dernier. Elle est belle, elle est cultivée, farouche, indé­pendante et elle a ses yeux. Griselda est fière de sa rempla­çante, mais, pour que son mari soit heureux, il va falloir qu’il mette de l’eau dans son vin. La baise ne suffira pas.

Une cloche sonne pour annoncer l’heure du dîner et du dé­nouement.


[1] Histoire d’O est un roman français signé par Pauline Réage (pseudonyme de Dominique Aury, née Anne Desclos).

[2] Il s’agit du roi Norodom Sihanouk et de Monique Izzi qui deviendra Reine du Cambodge.

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