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Le Prince épousa la Bergère et …

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Le Prince épousa la Bergère et …

Le triomphe de Griselda

Tout le monde rejoint la grande salle à manger, Gauthier a décidé que ce serait là et non à l’église, qu’il dira tout, qu’il révèlera que, le lendemain, il y aura bien un mariage, mais que ce ne sera pas le sien.

Quand il s’assoit à table, il devine dans son dos Griselda qui, en gouvernante bien éduquée, après avoir accueilli et placé chacun, se tient derrière lui droite et souriante. Il lui de­mande bien fort, afin que chacun sache. « Griselda, com­ment trouvez-vous ma fiancée ? N’est-elle pas très belle et très distinguée ? – Assurément, répond-elle, elle me paraît très bien, et, si elle est aussi sage que belle, ce que je crois, je ne doute pas que vous ne deviez être avec elle le plus heureux monde. »

Elle sent frémir la nuque de Nelly, assise à côté de Gauthier, elle revoit ses yeux si pleins d’inquiétude lors de leur con­versation. Elle se jette alors aux pieds de son ex « Monsieur, vous allez épouser la plus charmante des femmes. Prenez garde cependant. Je vous ai donné de mauvaises habi­tudes. Fille d’ouvrier, ouvrière moi-même, dès mon plus jeune âge, j’étais endurcie, je pouvais tout supporter. Mais elle non. Elle a toujours vécu dans l’aise, l’opulence, le ve­lours, elle mourra à la moindre rigueur. Traitez-la avec dou­ceur. Elle vous porte un amour au moins aussi grand que le mien, vous allez être heureux, ne gâchez pas votre bonheur ».

Gauthier, outré par cette demande, a d’abord un violent rejet. Il réprimande sa femme. La pauvre ne sait plus que dire. Les mots ne viennent pas et elle baisse les yeux, petite fille prise en faute.

Oubliant sa colère, c’est un profond sentiment de décep­tion qui envahit Gauthier. Ainsi, à la dernière minute, à la dernière seconde, alors que le rideau allait se lever sur son triomphe, elle a chuté.

Il la regarde, à ses pieds, à genoux, repentante, et songe que, si elle a agi de la sorte, ce n’est que par franchise. Puis lui vient en mémoire sa plaidoirie « Elle vous porte un amour au moins aussi grand que le mien, vous allez être heureux, ne gâchez pas votre bonheur ». Elle a pensé à moi. Elle n’a osé me contredire que pour mieux me préserver, que pour défendre sa rivale.

Sa rivale ? Non, sa fille ! Elle a senti que c’était son enfant et, spontanément, elle a pris sa défense.

Gauthier s’émerveille de ce qu’est l’instinct maternel. Il voulait montrer au monde ce qu’est une épouse parfaite et il découvre la magie d’une mère.

Il se lève, relève Griselda et, lui tenant la main, clame, enfin, la vérité.

« Chère Griselda, j’ai assez éprouvé ton dévouement, et je ne crois pas que, sous le ciel, quelqu’un ait recueilli de plus grandes preuves d’amour conjugal. »

En disant cela, il la serre étroitement et l’embrasse fougueusement. À côté, Nelly sourit et chacun comprend que tout n’est que mascarade, sauf Griselda, mais, en com­pagne fidèle, elle profite du baiser.

« Vous seule êtes mon épouse, ajoute-t-il enfin. Depuis que nous nous connaissons, je n’en ai pas eu et n’en aurai jamais d’autres. Celle que vous croyez être ma fiancée est votre fille ! Dylan n’est pas son frère, mais son fiancé et, demain, à l’église, nous ne célèbrerons pas mon mariage, mais le leur. J’accompagnerai Nelly à l’autel, mais ce sera en tant que père, et vous, en tant que mère, vous verserez des larmes, assise au premier rang. Pour toujours, vous se­rez à mes côtés, tout ce que vous pensiez avoir perdu, tout ce que vous avez accepté de perdre sans la moindre plainte, vous allez les reprendre et jamais plus, je vous le jure devant Dieu et devant cette assemblée, je ne ferai mine de vous les retirer. J’ai agi par curiosité pure et non par inhumanité ; j’ai éprouvé ma femme, je ne l’ai pas condamnée ; j’ai caché ma fille, je ne l’ai pas assassinée.

Pour me faire pardonner le traitement dur et barbare dont tu as souffert, ma brave Griselda, à partir de cet instant, je serai attentif à prévenir tous tes désirs.

Plus que cela. Je veux que, de par le monde, on parle de ta gloire, que, pour toujours, vive la mémoire de ce que je t’ai fait endurer sans que ton cœur ne soit abattu, sans que ton amour n’ait pâli. Je m’y emploierai. Partout, on te citera en exemple.

En attendant Nelly, viens embrasser ta mère et toi, Dylan, viens lui demander de bénir ton mariage ! »

À ces mots, Griselda, presque morte de bonheur et transportée d’amour maternel, se précipite dans les bras de son enfant en versant de délicieuses larmes, la couvre de baisers, l’inonde de ses pleurs. Enfin, elle se tourne vers Dylan et lui dit « viens mon fils ! ». À la demande de Gauthier, les dames s’empressent et la parent bijoux. On ne peut la mettre nue pour l’habiller de plus beaux vêtements, les diamants et les colifichets suffiront. Partout retentissent des applaudissements joyeux et des paroles sympathiques. Ce jour fut très fêté, plus que fêté.

Comme dans tous les contes, les époux vécurent encore longtemps, sans plus jamais éprouver la nécessité de tester l’autre et, s’ils n’eurent pas beaucoup d’enfants, ils con­nurent le bonheur d’avoir de nombreux petits enfants nés du mariage de Nelly et de Dylan.

Voilà la conclusion rêvée par Gauthier. Hélas, la réalité dif­fère quelque peu de ce doux songe, de cette fin de conte à la Perrault.

En le voyant embrasser Griselda, Nelly a compris que le rideau venait de tomber. C’est bien une grosse farce. Ce­pendant, quand il lui a dit « je suis ton père, Griselda est ta mère », elle a été choquée. Quel genre de femme est donc cette mère qui l’a convaincue d’épouser son père ? Pire qu’elle était en réalité très éprise de lui, que son besoin de protection en grandissant s’était mué en un désir moins avouable, plus incestueux. Après tout, si elle veut quitter Dylan, ce n’est pas pour rien. C’est alors que Gauthier a an­noncé que son mariage aura bien lieu, mais avec Dylan. J’en veux plus de Dylan !

À devenir folle.

Pendant ce temps, son désormais père continue à débiter son discours, à décrire tout ce que Griselda a subi, par amour, sans jamais émettre un reproche. Griselda, l’épouse par excellence. Mais son rythme diminue, sa voix est moins affermie. C’est qu’il voit sa femme se raidir, blêmir en découvrant avec horreur la vérité.

Plus il parle, plus il se tait.

La foule attend. Le sang qui avait reflué de Griselda revient soudain comme les flots lors d’un tsunami.

« – Ainsi donc, tu me testais.

J’ai dû le premier jour me mettre nue devant tout un cha­cun, ce n’était pas pour ton plaisir, mais pour tester mon humilité. Tu me faisais prendre les positions les plus fan­taisistes uniquement pour tester ma docilité. Tu m’as enfermée dans un cagibi infâme non pour jouir de moi à loisir, mais pour tester ma soumission.

Tu m’as pris ma fille pour me tester, pour juger si mon amour pour elle était moins fort que mon désir de toi et j’ai cru chacun de tes arguments. J’ai même accepté d’être complice de son meurtre. Sais-tu seulement que, si nous n’avons pas eu d’autre enfant, c’est parce que, par deux fois, j’ai avorté quand j’ai découvert que l’enfant qui allait naître serait une fille ? J’ai tant souffert lorsque j’ai gobé que nous avions tué notre bébé et, imaginant que ma douleur était la tienne, non seulement je t’ai consolé, mais j’ai tout fait pour que tu ne ressentes pas de nouveau cette souffrance.

Surpris ? Pauvre imbécile, comment peux-tu penser que j’ignore que tu as piégé mon téléphone, mis des caméras un peu partout ? Sache qu’une fille a mille ruses pour que tu la croies ici, alors qu’elle est là-bas. Un test, un rendez-vous gynécologique qui se noie dans ceux qu’une femme doit avoir régulièrement et un cachet… »

Griselda va conclure. Elle se demande si elle va le gifler, mais le contact de sa peau lui répugne. Lui cracher dessus peut-être ?

« – Je t’aimais tant. Tu étais si grand, j’étais si petite, ton simple regard me comblait. Je t’ai promis de t’obéir en tout. Je t’ai juré, si tu le souhaitais, de me trancher les poignets. J’ai fait plus, j’ai tué ma fille. J’ai fait mieux : j’ai devancé ce que je croyais être ton désir, et j’ai frappé, à nouveau, par deux fois, des créatures innocentes. Je ne te demandais qu’une seule chose : ne jamais douter de moi.

ET toi, tu me testes ! Je te déteste. Va te faire foutre ».

À quoi bon cracher sur rien ?

Elle s’en va. Ses vêtements sont à elles, les bijoux sont restés dans les coffres que Gauthier a apportés, nul besoin de se défaire de quoi que ce soit cette fois.
On finit souvent les histoires en évoquant ce que deviennent les personnages. Par exemple, dans les contes, en écrivant « ils se marièrent, vécurent longtemps et eurent pléthore d’enfants ». Franchement, vous avez envie de le savoir ? Peut-être pourrais-je dire quelques mots sur celle dont le nom n’est pas Nelly ? Mais il me faudrait parler des autres.

Quant à la conclusion, je la laisse à Griselda :

Comme une bougie, l’amour nous illumine,

Chasse les ombres, rompt le pire ennui

Tes yeux, deux étoiles dans la nuit,

Me guidaient, faisaient briller ma vie.

Un rien, un souffle,

Pfff,

Tout est noir

Tout est désespoir

Ne reste de mon soleil qu’un souvenir,

Une fumée légère qui vient mourir.

Pour se prémunir d’un tel désastre, mes amis, ne faites pas comme Gauthier, ne mettez pas la bougie sous cloche, vous ne ferez qu’étouffer la flamme.

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