« Il faut que tout le monde vive ;
Et que les mets, pour plaire à tous,
Soient différents, comme les goûts ».
Charles Perrault – les contes de la mère l’Oye
« Vous ne chercherez pas à rendre mot à mot,
en traducteur servile. »
Horace – l’Art poétique
J’ai raconté votre histoire avec mon style,
et même, dans le cours de la narration,
j’ai changé ou ajouté quelques phrases
Pétrarque – lettre à Boccace
Quelques mots encore pour conclure, pour m’excuser, me justifier.
Les trois citations qui précèdent sont là pour rappeler ce droit du conteur d’adapter son histoire à son tempérament. Oui, la nouvelle que je raconte n’est pas celle des anciens. Cela vous choque ? Souvenez-vous de toutes ces versions du petit chaperon rouge. Pauvre loup… Au départ, tout va bien. Il se tape la vieille en plat de résistance et la môme en dessert. Depuis, pour lui, les choses se sont bien dégradées. Des chasseurs ou des bucherons remplissent les forêts, sont à l’affût du moindre bruit, du moindre cri de fillette que l’on égorge. Pire, il y a désormais une armoire qui encombre la pièce déjà bien exiguë et la grand-mère y trouve refuge. Pire, on veut qu’il vive et on lui recoud le ventre, mais personne ne songe alors à lui donner à manger. Demain, il deviendra le compagnon de jeu du Petit Poucet[1], il sera peut-être même végétarien. Voilà pourquoi les loups hurlent la nuit.
Quand j’ai découvert Griselda, l’histoire m’a tout de suite plu, mais elle était invraisemblable. Gauthier est un personnage si odieux et ce qu’il demande à Griselda si impossible. Quant à elle, sa docilité la rend tout aussi inhumaine.
J’ai dit qu’une des particularités de cette histoire est qu’il commence là où finissent les autres, la deuxième, c’est qu’il met mal à l’aise les conteurs.
Alors, chacun y va d’une introduction (moi, c’est une conclusion), Boccace prévient « je veux vous conter, d’un marquis, non un acte de munificence, mais d’une extravagante brutalité. Quoique, en fin de compte, la chose lui réussit, je ne conseille à personne de suivre son exemple ».
Pétrarque, lui, renvoie la responsabilité à Boccace dont il traduit le texte : « quiconque lira cela saura que c’est à vous, et non à moi, de rendre compte de votre œuvre »
Quant à Perrault, il fait appel à la religion. Dans son introduction, un lecteur virtuel, défendant son œuvre, lui dit « Vous aviez besoin de rendre croyable la patience de votre héroïne ; et quel autre moyen aviez-vous que de lui faire regarder les mauvais traitements de son époux, comme venant de la main de Dieu ? Sans cela, on la prendrait pour la plus stupide de toutes les femmes ». Dès lors, l’attitude de Griselda est celle que prêche Paul dans son épitre aux Corinthiens 5,22-24 : « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes choses ». Qui donc, au XVIe siècle, pourrait trouver ce conte choquant, invraisemblable ?
Mais au XXIe siècle ? Et puis, on ne voit pas bien pourquoi Gauthier met si longtemps à révéler la vérité.
C’est ce défi que j’ai tâché de relever. Ai-je réussi ? C’est à vous d’en juger, mais c’est la raison pour laquelle j’ai écrit cette nouvelle.
Il existe à mon sens une qualification à l’attitude de nos deux personnages. C’est un mot qui a émergé au début de ce siècle. Avec le mouvement #metoo, les témoignages se sont succédé et on comprend mieux le phénomène, comment fonctionne le mécanisme.
L’emprise.
Cela se produit lorsqu’une personne établit un ascendant intellectuel ou moral sur une autre, se crée alors une relation de domination, de manipulation et de maltraitance.
Griselda est tellement subjuguée par son mari qu’elle ne peut que lui obéir. Ceci s’explique facilement : c’est un prince, elle est une bergère ; il guerroie, gouverne, festoie, elle fait de la tapisserie ; il est tout, elle n’a rien. Ainsi, ces couples qui se forment à la fin des contes, ces couples, qui font rêver nos chérubins et parfois certaines adolescentes, sont éminemment toxique, potentiellement dangereux. Surtout, comme c’est le cas dans cette histoire, quand ce n’est pas le fruit du hasard, quand le prince a volontairement recherché sa femme parmi les bergères.
La domination n’est pas forcément sexuelle et l’on pourrait se passer de toute référence sadomasochiste, sauf que, dans la modernisation que j’ai faite du texte, je ne dispose plus de la fascination que pouvait exercer un titre de noblesse, aussi j’ai besoin de cet aspect pour affermir l’ascendant de Gauthier sur Griselda. En amour, lui est un expert, car il a beaucoup vécu, elle est une vierge, une innocente.
Je ne suis pas le premier. D’autres auteurs, avant moi, ont ressenti cette nécessité de montrer cette facette. Ainsi, ce n’est pas moi qui l’ai obligée à se mettre nue en public pour prouver sa soumission à son futur époux, c’est dans le Décaméron. Quant à Perrault, si la bienséance le force à faire rentrer son héroïne dans sa chaumière pour que les femmes de la noblesse la vêtent de la tête aux pieds, il se complait à l’enfermer dans une cellule, en chemise pour satisfaire son mari.
Dans son Palais, il la tient resserrée,
Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour
Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,
À peine il laisse entrer le jour
Si le mot emprise peut excuser Griselda, son comportement n’en est pas moins terrifiant. Gauthier n’est pas un assassin, il sait que sa fille est vivante, mais ce n’est pas le cas de sa femme qui cautionne le crime. Dans une version un peu gore, on pourrait imaginer que, pour éviter que son enfant soit assassiné par un inconnu, elle l’immole elle-même. Cela me terrifie, mais on connaît des cas d’emprise où certaines victimes se taisent et même participent aux punitions infligées à d’autres.
L’emprise explique aussi le comportement de Gauthier. Il ne doute pas un instant d’elle, de son obéissance, mais cela lui donne le vertige et il exige d’elle toujours plus… Jusqu’où ira-t-elle ?
Voilà pourquoi, j’ai dû modifier la fin.
Celle du conte, loin d’être un happy end, est terrifiante. Il faut comprendre que, dans un cas d’emprise, Gauthier ne peut pas s’arrêter tant que Griselda obtempère. Certes, la fin est plus que vraisemblable. Il va tout dire, faire de sa femme le modèle des épouses. Après tout, quoi de plus exaltant que de faire connaître au monde entier à quel point on domine une autre personne ? Il n’en reste pas moins que personne n’a mis un terme à leur relation malsaine et que l’on attend une suite après le mot FIN.
La mienne, aussi désespérée qu’elle semble être, est plus positive avec cette rupture. Mais cela ne signifie pas la fin des problèmes pour Griselda ni une remise en cause de son comportement pour Gauthier. Les optimistes diront qu’elle a eu une bonne leçon et que, comme le corbeau de la fable, on ne l’y reprendra plus, les pessimistes rappelleront que « qui a bu boira ».
En tous cas, la rupture s’est produite et on peut se reconstruire, à l’identique ou pas.
Cette fin est-elle invraisemblable compte tenu du reste du conte ? Bizarrement, non. Elle est annoncée, car, juste avant la fameuse déclaration d’amour de Gauthier, Griselda ose s’opposer à lui pour préserver sa fille. Un premier pas, une première révolte. Peut-être le choc salvateur ? En tout cas, ce n’est pas anodin. Avec le développement de #metoo, on connaît mieux le mécanisme de l’emprise et on peut citer des cas de mères qui ont quitté leur mari violent lorsque celui-ci a commencé à s’en prendre aux enfants.
Boccace, dans son Décaméron, l’aurait bien situé au moment du « divorce » : « ce n’aurait peut-être pas été un mal, si Gauthier était tombé sur une femme qui, lorsqu’il l’eut chassée en chemise hors de son château, se fût avisée de se faire secouer la pelisse par un autre, afin de se procurer une belle robe ».
En tous cas, cette histoire, dans sa version conte de fées, a parcouru l’Europe et a traversé les siècles. On le trouve chez Chausser dans Les Contes de Canterbury (1 300), chez Christine de Pizan dans Le Livre de la Cité des Dames (1 350), chez Boccace dans le Décaméron (1 350), chez Pétrarque à la fin du XVe siècle (publié cent ans après sa mort) et chez Charles Perrault au XVIIe siècle.
Au XVIIIe siècle, l’opéra s’en empare, Bononcini, Scarlatti, Vivaldi et il y a même un de Jules Massenet en 1901.
Au XIXe siècle, le roman se saisit du thème en le modernisant avec Miss Mackenzie d’Anthony Trollope, The modern Griselda de Maria Edgeworth (1804) et d’autres.
Patient Griselda (2015) est une nouvelle d’horreur.
[1] C’est déjà fait dans les contes du Chat perché où il joue au Loup-y-es-tu avec Delphine et Marinette.
